Delguy Lecture
Lire, rêver avec Delguy Lecture
Je sens que la maman là est contre mon cousin 🤧
23/06/2026
Chapitre 21: Team paterneur vs Team géniteur.
** LUCE PERNET MEBALE **
Je suis assise sur le tabouret haut, observant ma mère qui s'affaire dans la cuisine. Elle vérifie la cuisson du plat au four.
Maman a décidé d'apporter à manger chez Nour. C’est là-bas que nous devons toutes nous retrouver pour les essayages de Rytha. Je ne sais même pas si ma sœur va porter, cette robe... Toute cette histoire de commande n'était qu'un prétexte pour faire venir Nour ici. Bref, j'ai mes propres problèmes à gérer. Je regarde maman border le plat de papier aluminium, le cœur au bord des lèvres.
— Maman, on ne peut pas faire venir les parents de Kylian. Ce n'est pas lui le père de mon enfant.
— Je sais... dit-elle posément, sans même se retourner.
Le choc de sa réponse me fige.
— C'est Rytha qui en a parlé ? m'emportai-je instantanément. Elle ne peut pas s'occuper de sa vie si "parfaite" ?
Maman éteint le minuteur, pose délicatement sa spatule sur le plan de travail et se tourne enfin vers moi. Son regard est d'une infinie douceur. Elle vient s'asseoir sur le tabouret voisin.
— Ta sœur n'a pas une vie parfaite, Luce. Personne ne peut le prétendre. Dans la vie, on fait des choix et on les assume. Comme quitter l'Isère pour suivre l'amour jusqu'à Kango (ville du pays), sourit-elle.
Je bois une gorgée de ma tisane sans rien ajouter, le regard bas.
— Et ta sœur devait bien me parler de Kylian, poursuit-elle. Tu es partie trois mois avec lui à Londres. Il fallait bien que je trouve quelque chose à répondre à ton père quand il posait des questions.
— Donc tu comprends bien pourquoi cette rencontre ne peut pas avoir lieu.
Maman croise les mains, redevenant sérieuse.
— Kylian n'est pas le père de l'enfant, d'accord, mais tu couches avec lui jusque dans ta chambre ? Et le père de l'enfant est où ? Il n'est pas ici à Libreville ?
— Il est là. On a des problèmes en ce moment.
Le mot « problèmes » sonne si dérisoire, si vide pour décrire le gouffre qui s’est creusé entre nous.
— Mais vos problèmes ne lui interdisent pas d'assumer son enfant, réplique maman d'un ton ferme. Il peut venir nous voir. Qu’il vienne parler à ton père.
— Ce n'est pas possible pour le moment.
— Pourquoi ?
Je prends une grande inspiration et lui raconte, la voix blanche, ce qui s'est passé à l'agence plus tôt dans la journée, en prenant bien soin d'éluder la réaction violente de Cédric.
— Je ne sais pas comment je vais me tirer de ce guêpier, dis-je en me tenant le visage entre les mains.
Les larmes chaudes, amères inondent mes paumes. C’est la honte, la confusion, la peur du jugement, et cette certitude d’avoir gâché ma vie alors qu'elle commence à peine à fleurir. Maman m'écoute sans m'interrompre, puis elle lâche, pensive :
— Il t'a vue avec un autre homme... Est-ce que ça retire sa paternité ? Pourquoi il ne pourrait pas venir voir ton père ? Sauf s'il n'a pas divorcé de sa femme...
Je laisse tomber mes mains, agacée.
— Je vois que ta fille fait bien ses rapports.
— J'ai le droit de savoir dans quoi ma fille s'embarque ! se défend maman en haussant légèrement le ton. Après toutes ces années ici, j'ai vu et entendu beaucoup de choses, Luce. Je ne veux pas que tu tombes sur un arnaqueur du cœur. Beaucoup d'hommes ici prennent les métisses pour des proies faciles. Ils s'imaginent que vous avez une éducation de "whites", que vous êtes plus naïves.
Je me masse le front, de plus en plus irritée par la tournure de la conversation.
— C'est ça le problème dans cette maison. Vous me prenez toujours pour une gamine irresponsable.
— Le seul problème que tu as, Luce, c'est que tu n'as pas le courage de regarder tes problèmes en face. Tu leur tournes le dos. Tu accuses la terre entière, et notamment ta sœur. Tu veux qu'elle fasse quoi ? Qu'elle te regarde te détruire sans bouger ? Tu lui en voudrais encore plus sous prétexte que sa vie est "parfaite". Comme dit souvent maman Clémence au village : "Moi, je n'ai pas accouché de vipères." Ta sœur fait exactement ce que chaque sœur aimante ferait : elle essaie de te tirer vers le haut.
Je recommence à pleurer, secouée de sanglots qui me déchirent la poitrine. Les larmes ne sont plus seulement de la tristesse, c’est l’aveu de ma propre défaillance.
— Je sais que je vous déçois, dis-je, la voix hachée, presque inaudible.
— Viens là, ma puce, murmure-t-elle en me tirant doucement contre elle. Tu ne nous déçois pas. Écoute-moi bien : papa, Rytha et moi t'aimons de tout notre cœur. Tu es notre princesse. On veut juste que tu sois heureuse.
— Je ne sais pas quoi faire maman... Tout s'embrouille dans ma tête et dans mon corps. Je ne supporte plus le père de mon enfant. C’est physique, c’est viscéral. Tout chez lui m'écoeure. J'ai envie de vomir quand il est à côté de moi, son odeur, sa voix, tout me rebute... D'un autre côté, mon corps réclame Kylian tout le temps. C’est plus fort que moi, ça me dépasse. On dirait même qu'il m'a fétichée, je ne sais pas, on dirait un sortilège... C'est normal d'aimer le sexe à ce point en étant enceinte ? Au point de perdre toute pudeur dans la maison de mes propres parents… Et voilà même que papa nous a surpris…
Maman me redresse doucement par les épaules et me regarde en souriant, un éclat d'amusement et de tendresse dans les yeux.
— Au stade de la grossesse où tu es, c'est tout à fait normal d'avoir une libido débordante , ma chérie. Les hormones jouent des tours incroyables. Et tout ça participe au bon déroulement de la grossesse, tu sais ?
Elle lève ses mains pour essuyer mes larmes, m'enveloppant de cette odeur rassurante de parfum ambré et de linge propre qui m'apaise depuis mon enfance.
— Arrête de pleurer maintenant. Tu vas stresser mon copain ou ma copine là-dedans.
— Maman, s'il te plaît, fais annuler cette rencontre avec les parents de Kylian, je t'en supplie.
Elle pousse un long soupir, caresse mes cheveux emmêlés.
— Ma puce, je sais faire beaucoup de choses. Je sais fléchir ton père sur bien des sujets. Mais cette fois, il m'a expressément demandé de ne pas interférer. Il est vraiment remonté. Il dit que c'est mon laxisme d'Européenne qui t'encourage dans tes légèretés. À la limite, si le vrai père vient, je saurai comment lui parler, comment temporiser la situation. Mais présentement, ton père va camper sur sa position. Je crois d'ailleurs qu'il n'a pas crié uniquement à cause de ton état, parce qu'il sait que tu es enceinte.
— Et je vais passer pour quoi aux yeux de papa ? Une frivole, dis-je, les larmes redoublant de ferveur. Une fille sans éducation. Je ne peux plus le regarder en face, maman. Je vais voyager. Je vais prendre un billet et aller chez mamie en France, loin de tout ça, le temps que ça se tasse.
— Mamie sera ravie de vous recevoir, dit-elle avec cette douceur singulière qui la caractérise. Mais ton entreprise, Luce ? Tous ces marchés dont tu m'as parlé ces dernières semaines ? Tu ne peux pas juste fuir, fermer boutique et laisser les gens en plan. Ces employés, ces clients, ils comptent sur toi. On ne bâtit pas sa vie en s'échappant au premier coup de vent.
— Tu parles comme Kylian, boudai-je à moitié, déstabilisée par la justesse de ses mots.
— Il est bien sage, ce jeune homme, note-t-elle avec un hochement de tête approbateur. Je l'aime bien.
Je lève les yeux au ciel, feignant l'exaspération pour masquer le trouble que son prénom grave instantanément dans ma poitrine. Je fixe ma tasse de tisane. Maman glisse ses doigts sous mon menton et me force délicatement à croiser son regard.
— Je l'aime bien parce que, depuis qu'il est dans ta vie, tu ne traînes plus cette tête de chien battu. Regarde-toi. Tu as vu comment tu as créé le bonheur pour ce couple en si peu de temps ? Cette personne t'a ouvert une porte professionnelle immense. J'ai vu tes yeux briller comme des étoiles quand tu es revenue de Port-Gentil. Je me suis même amusée à aller regarder ta page professionnelle sur les réseaux. C'est juste beau, ma fille. Ce que tu fais est magnifique.
Je sens une nouvelle vague d'émotion m'envahir, mais celle-ci est différente. Elle est faite de fierté mêlée de vertige.
— Tu crées de belles choses. Tu es une belle dame, pleine de vie et de lumière. Tu t'appelles Luce poursuit maman, sa voix devenant plus vibrante. Ne va pas t'enfermer dans des schémas qui tuent ton élan, dans des relations qui éteignent ton sourire. C'est toi seule ta propre limite, Luce. Pas les conventions, pas la peur du qu'en-dira-t-on.
— Je ne vais tout de même pas attribuer l'enfant d'un autre à Kylian, maman…
Maman caresse ma joue d'un geste d'une infinie délicatesse, essuyant la dernière larme qui s'y attarde.
— Quand un homme te porte comme ce jeune homme le fait… Je ne pense pas qu'il verra ta situation comme un fardeau infranchissable. Si comme m'a raconté Rose, il est capable de te regarder avec des étoiles dans les yeux alors que tu es enceinte d'un autre. C'est qu'il est épris de toi. C'est un gentleman, un vrai. Et il en a indéniablement l'allure.
— Rose aussi fait mon congossa dans cette maison hein? Elle sera virée.
— Pardon laisse ma femme de ménage tranquille. C'est aussi elle qui vous a dit de ne pas fermer la porte dans vos choses du sans caleçon? S'esclaffe-t-elle soudain, brisant la gravité du moment avec son humour habituel.
— Mamannn ! m'indignai-je, le visage instantanément cramoisi, bien que le poids sur mes épaules se soit considérablement allégé.
Elle se met à rire franchement, d'un rire communicatif qui redonne instantanément de la vie à la cuisine.
— Plus sérieusement, ma chérie. Aligne tout ton être. Sois honnête avec toi-même, avec Kylian, et avec le père de cet enfant. Fais les choses dans l'ordre, avec dignité, et tu verras que les pièces du puzzle se mettront en place d'elles-mêmes. En attendant, la vie continue et on va être cruellement en re**rd pour l'essayage de la robe de mariage de Rytha, dit-elle en jetant un coup d'œil rapide à sa montre.
— Je crois que je vais rester ici et dormir… Je n'ai pas la force d'affronter le monde extérieur.
— Ah non, pas question, madame la femme aux deux prétendants ! On y va. Allez, on va se changer. On part dans quinze minutes.
Je pousse un long soupir.
** NOUR KONATE**
Il est 19h30 pile quand le signal strident de la sonnette retentit, fendant le bourdonnement d'impatience qui flottait déjà dans mon salon. À cet instant précis, mon cœur rate un battement avant de se mettre à cogner contre mes côtes à un rythme effréné. J’ai les paumes instantanément moites. Une boule d'angoisse familière vient se loger au creux de mon estomac, me coupant presque le souffle. C’est le moment.
Luce et sa maman sont les dernières arrivées. En ouvrant la porte, je suis immédiatement submergée par une vague de parfums mêlés, de rires étouffés et d’une chaleur humaine qui tranche radicalement avec ma solitude habituelle.
On se fait la bise, un peu formellement de mon côté, mais la maman de Luce brise immédiatement la glace. En la détaillant discrètement, une pensée absurde me traverse l’esprit, : je ne sais pas pourquoi, mais dans mes représentations mentales, je m’étais persuadée que c’était leur père qui était blanc. En réalité, Maman Isabelle est une femme blanche. Pourtant, à la voir évoluer, cette distinction s'efface instantanément. Elle est d’une exubérance et d’une chaleur enveloppante, le visage fardé d’un sourire immense qui plisse le coin de ses yeux brillants.
Sans même prendre le temps de franchir complètement le seuil, elle me tend un immense sac en toile de jute colorée d'où s'échappent des effluves épicées.
— Je pose ça où, ma fille ? lance-t-elle de sa voix de stentor, chaleureuse et sans fioritures. Ça ne blague pas ici hein diit-en en jetant un coup d'oeil circulaire. C'est joli.
— Merci dis-je.
Je retiens un sourire. Je vois qu’elle s’est déjà totalement « tropicalisée », adoptant les codes, le ton et les manières locales avec une aisance déconcertante, comme si elle avait passé toute sa vie sous ces latitudes.
— Donne, maman. Je vais aller déposer ça à la cuisine, intervient Fatoumata en surgissant du couloir.
Avec sa douceur habituelle, Fatoumata récupère le sac des mains de la matriarche avant de disparaître dans l'arrière-cuisine, me laissant le champ libre pour guider nos nouvelles invitées. Je les escorte vers le grand salon, transformé pour l'occasion en un gynécée improvisé où l'excitation est palpable.
Le décor est planté. Dimeima est déjà confortablement installée, assise en tailleur sur mon grand canapé en velours côtelé vert émeraude, un verre à la main. À ses côtés, Rytha, la future mariée, affiche ce sourire radieux et presque surnaturel qui ne semble jamais quitter ses lèvres. Pourtant, en y regardant de plus près, ses yeux trahissent une impatience fébrile, un fourmillement intérieur que seul l'enjeu de cette soirée peut expliquer.
Luce, en revanche, détonne dans ce paysage de joie. Elle reste un peu en retrait, traînant les pieds, avant de se laisser choir — presque de s'effondrer — dans un fauteuil avec une lourdeur et une lassitude tout à fait inhabituelles pour elle.
Elle croise les bras, fuyant les regards.
Le stress continue de me nouer l’estomac. Pour éviter de me liquéfier littéralement sur place en attendant le moment fatidique où Rytha se décidera enfin à essayer la tenue — ma création, mon œuvre, celle pour laquelle j’ai sacrifié mes nuits —, je décide de faire diversion. Je me tourne vers la silhouette la plus sombre et la plus silencieuse de notre petite bande.
— Luce, ma chérie, ça va ? Tu as l’air fatiguée, dis-je en m'approchant d'elle. Tu veuw boire quelque chose?
Dimeima, toujours attentive aux autres malgré son air détaché, pose son verre sur la table basse et renchérit gentiment :
— C’est vrai, tu as une petite mine ce soir. Tu as un souci, ma belle ?
Luce ouvre la bouche pour répondre, sans doute pour inventer une excuse banale sur la fatigue du travail ou les embouteillages de Libreville, mais elle est immédiatement coupée dans son élan par une voix qui n'admet aucune réplique.
— Oui, elle a un problème, tranche maman Isabelle en s'asseyant royalement sur une chaise haute, un sourire en coin qui annonce la couleur.
Elle accepte le verre de jus de tamarin que je lui propose.
— Maman, s’il te plaît… souffle Luce, le visage changeant instantanément de couleur pour virer au cramoisi.
— Quoi « maman » ? On est là pour s'amuser, pour fêter un mariage, et toi tu viens nous faire ta mine de merlan frit au milieu des gens ! Si tu voulais garder tes secrets, il fallait fermer la porte de ta chambre à double tour !
L’assemblée se redresse, soudainement piquée par la curiosité. L'instinct de commérage bienveillant se réveille. Rytha se penche en avant, abandonnant un instant sa posture de reine de la soirée.
— C’est quoi le souci ? s’inquiète la future mariée.
Maman Isabelle boit son verre avant de lâcher une brique dans la mare, avec le détachement total.
— Son père l'a prise en flagrant délit avec Kylian dans sa chambre cet après-midi.
Le silence qui suit cette révélation est d’une pureté cristalline. Un silence de cathédrale qui dure pendant exactement deux secondes, le temps que l’information monte au cerveau de chacune. Les yeux s’écarquillent, les bouches s’ouvrent en grand.
— Nooon ?! s’exclame Dimeima, sursautant tellement qu’elle manque de renverser son verre de jus de gingembre frais sur mon tapis clair.
Rytha, quant à elle, reste pétrifiée, la main plaquée devant la bouche, les yeux ronds comme des soucoupes. Luce cache son visage dans ses mains, terrassée par la honte.
— Maman… est-ce que tu étais vraiment obligée d’en parler devant tout le monde ? Purée… gémit-elle à travers ses doigts.
— Purée d’ignames, oui ! rit la mère de bon cœur, nullement déstabilisée par la détresse de sa progéniture. Ils étaient net à la porte, je vous dis. Quand mon mari a poussé le battant, le père qui n’est pas le père était en train de "paterner" maman et le bébé !
L'image est trop forte. La formule est trop imagée. Rytha et Dimeima éclatent d’un rire instantané, viscéral et totalement incontrôlable. Leurs éclats de voix résonnent contre les murs du salon. Contaminée par cette vague d'hilarité collective, je sens la tension quitter mes épaules et je me surprends à rire moi aussi, oubliant un instant mes propres réserves.
— Les frères Kwayi sont complètement fous, c'est pas possible ! parvient à articuler Dimeima à bout de souffle, tout en agitant ses mains devant son visage pour se faire du vent.
Elle s'essuie une larme de rire au coin de l'œil, puis se tourne vers maman Isabelle avec une complicité gourmande.
— Ah, maman Isabelle, vous me rappelez des souvenirs… Moi, c’est ma propre mère qui nous avait « kangué » (surpris). Kawem était à la cave. Si vous voyez ce que je veux dire… Excuse-moi maman Isabelle ! rit Dim.
Maman Isabelle agite une main dédaigneuse en éclatant de rire, visiblement ravie de la tournure de la conversation.
— Oufff ! Tu peux le dire ouvertement ma fille, qu’il te bouffait la ch**te ! De toute façon, Léon ne s’en serait jamais remis s’il avait vu ça de ses propres yeux, rit la matriarche sans aucun filtre.
Cette fois, c'est l'apothéose. Luce ne sait plus où se mettre, cherchant désespérément un trou de souris pour s'y cacher. Elle est rouge de la racine des cheveux jusqu'au décolleté. Rytha, essayant de ramener un peu de sérieux pour sauver sa sœur du naufrage, pose la question cruciale :
— Mais du coup… Papa a dit quoi ? Il a réagi comment ?
— C’est là où l’histoire se gâte, répond maman Isabelle, son ton se teintant d'une ironie dramatique. On a eu de la chance, le volcan n'a pas explosé : la grossesse a sauvé votre sœur d'un aller simple pour le cimetière. Mais votre père a immédiatement exigé une rencontre officielle avec la famille de Kylian. Alors là, c’est le grand écart ! Votre sœur se retrouve coincée entre le père qui « paterne » le ventre au quotidien et le père géniteur avec qui elle est fâchée à mort, qu’elle ne peut pas sentir en peinture... et surtout, ajoute maman Isabelle en levant un doigt théâtral, le géniteur a lui-même vu le paterneur en train de paterner à Port-Gentil ! Non, franchement, on peut écrire une chronique à succès avec ça. Donc, on attend sagement de voir quelle famille viendra négocier la dot à la maison, conclut-elle en haussant les épaules dans un grand éclat de rire. Team Paterneur contre Team Géniteur, les paris sont ouverts.
En écoutant ce déballage familial haut en couleur, les pièces du puzzle s'assemblent dans ma tête. Kendrick m’avait brièvement expliqué la situation concernant la grossesse de Luce. Il l’avait fait avec beaucoup de tact, justement pour que je ne me sente pas mal à l’aise ou déphasée au milieu d’elles, connaissant ma réserve naturelle et mon éducation plus pudique. Je sais aussi que Kawem était fiancé à la meilleure amie de Dimeima avant que les caprices de l’amour et du destin ne leur jouent des tours.
— Oh il était au mariage? Demande Rytha.
— Sa propre cousine comme on dit ici.
— Je n'aurais jamais dû te raconter ça. Je jure.
— Hannnn… fait Dim en se cachant les yeux, l'air soudainement éclairé par une vérité. Je comprends enfin tout ce manque d’humilité ! Vous ne vous souvenez pas de la frime ce jour-là ? Les Kwayi ne sont pas du genre voyants à la base… sauf si on les provoque. Tout s'explique !
À ces mots, la colère de Luce bascule. Ce n'est plus de la gêne, c'est de la fureur pure. On sent qu'elle vient de relier les points et que la pilule ne passe pas du tout. Elle se lève brusquement du fauteuil, les poings serrés, le souffle court.
— Donc Kylian savait… Il savait pertinemment que Cédric allait être là, articule-t-elle, chaque mot lourd de menace, les dents serrées. Il voulait me piéger. Il a fait exprès de m'embrasser et tout ça devant tout le monde.
— Te piéger ? Toi-même tu n'étais pas à ce mariage ? On t'a fermé les yeux ? se détend maman Isabelle, l’œil soudainement acéré, terrassant la fureur de sa fille d'un seul scud.
Luce se fige net au milieu du salon, la bouche ouverte, coupée en plein élan.
— Pourquoi tu n'as pas vu le géniteur dans la salle ? poursuit la matriarche avec un calme d'autant plus cruel qu'il est profondément pragmatique. Ou alors… tu voulais tellement que le paterneur s'occupe de toi que tes yeux étaient uniquement rivés sur son engin ?
Le coup de grâce est lâché, d'une vulgarité si maternelle, si crue et si magistralement placée que l'effet de souffle est immédiat.
Dimeima, qui venait tout juste de reprendre ses esprits, plonge la tête la première dans son coussin en velours, secouée de spasmes de rire silencieux, tandis que Rytha lâche un cri étouffé, à moitié choquée, à moitié hilare. Je me tiens la bouche pour masquer son fou rire.
— Maman ! C'est bon, j'arrête ! Dit Luce, passant de la rage noire à l'humiliation la plus totale en une fraction de seconde.
Maman Isabelle, définitivement d’humeur taquine et insatiable, tourne vers sa soudain son regard perçant vers moi. Ses yeux pétillent d'une malice presque prédatrice.
— Ma fille, commence-t-elle en me pointant du doigt, et ton Kwayi à toi, il a fait quelle folie ? Apparemment, tous les hommes de cette famille ont un grain, c'est génétique. Et puis, puisque vous êtes si jeunes et que vous ne savez visiblement pas comment organiser un véritable enterrement de vie de jeune fille digne de ce nom, on va improviser ça ici, tout de suite.
À ces mots, je me braque instantanément sur place. Mon dos se raidit contre le dossier de ma chaise, mes réflexes de défense s'activent. Parler de ma relation avec Kendrick, évoquer nos intimités ou nos folies devant une assemblée si démonstrative me paraît au-dessus de mes forces.
— Regardez-moi celle-là ! s'esclaffe maman Isabelle en pointant ma raideur du doigt. Tu es en couple avec un fou du kiki et tu joues encore les prudes ? Allez, détends-toi !
— Oui, Nour, parle ! C’est quoi le gros délire que Kendrick t’a fait faire ? Renchérit Dimeima, les yeux gourmands de détails croustillants.
— C’est quoi ce confessionnal improvisé ? rit Rytha, ravie de voir l'attention se déplacer sur quelqu'un d'autre que sa sœur.
Maman Isabelle tape des mains, réclamant l'ambiance des grands jours :
— Qui dit enterrement de vie de jeune fille dit alcool ! Il n’y a pas un bon pinard ici pour arroser tout ça et nous délier la langue ?
— Maman… gronde doucement Luce, levant les yeux au ciel. Nour est musulmane.
L'argument semble glisser sur la matriarche comme l'eau sur les plumes d'un canard.
— Avec un mari mécréant comme le sien ? rit maman Isabelle de plus belle. Impossible ! Les filles, trouvez-lui un nom chrétien sur-le-champ, on va la baptiser ce soir !
Un silence un peu plus lourd s'installe lorsque Rytha prend la parole pour corriger l'erreur, le ton un peu plus bas :
— Maman… Nour est mariée à un imam.
Maman Isabelle s’arrête net. Son rire se fige, ses bras restent en suspens. Elle me regarde avec de grands yeux ronds, assimilant l'information qui vient de bousculer toutes ses certitudes. Puis, après un temps de latence qui semble durer une éternité, elle éclate d’un rire encore plus sonore, secouant la tête de gauche à droite.
— Dieu du ciel ! Ces gosses peuvent déclencher une guerre mondiale à eux seuls !
Elle se radoucit, croisant mon regard avec une sincérité soudaine et désarmante. Elle pose une main chaleureuse sur mon avant-bras.
— Écoute-moi bien, ma fille. Je ne sais pas ce que tu comptes faire de ta vie, ni comment tu gères tout ça, mais si je peux me permettre de te donner un conseil de vieille femme : au-delà des conventions, des religions et du qu'en-dira-t-on, l’amour est toujours le meilleur choix. Toujours. Bon ! Puisqu'il n’y a pas de pinard dans cette maison de saints, essayons plutôt cette fameuse robe. Mademoiselle Pernet Mebale, on veut voir le chef-d’œuvre sur toi.
Dimeima tape des mains, excitée comme une puce à l'idée du défilé. Rytha prend une grande inspiration. Son rire s’atténue instantanément pour laisser place à une solennité touchante, presque sacrée. Le moment de vérité est arrivé. Elle se lève doucement, lissant les plis de sa jupe, et me suit dans la pièce d'à côté, la chambre d'ami que j'ai temporairement aménagée en atelier de couture.
Au centre de la pièce, suspendue à une tringle en hauteur, la housse de protection dissimule encore le secret de plusieurs semaines de labeur. Je m'approche, le cœur battant à tout rompre, et je dézippe doucement la fermeture éclair. Un froissement de tissu noble emplit l'espace.
Avec des gestes lents, presque rituels, j’aide Rytha à se glisser à l’intérieur de la création. Mes doigts s’activent pour ajuster la structure baleinée en satin duchesse d’une blancheur ivoire immaculée. C'est une matière lourde, royale, qui galbe parfaitement sa silhouette. Je commence ensuite à boutonner une à une les manches en tulle brodé, remontant le long de ses bras avec une précision quasi religieuse, alignant les minuscules boutons recouverts de soie.
Lorsqu’elle est enfin prête, je recule d’un pas pour la laisser s’admirer. Rytha se tourne face au grand miroir en pied qui trône dans le coin de la pièce. Elle ne dit pas un mot. Le silence dans l'atelier est total, rompu seulement par le bruit de nos respirations. Le contraste est saisissant avec le tumulte du salon.
Ses mains, légèrement tremblantes, se posent sur ses hanches, épousant la délicatesse de la dentelle de Calais-Caudry que j’ai détourée à la main, motif par motif, pour la faire descendre en cascade sur les volants vaporeux de tulle de soie. Rytha prend une profonde inspiration. Dans le reflet du miroir, je vois ses yeux s'enflammer d'une brillance soudaine.
— Nour… murmure-t-elle, la voix brisée par l’émotion, les yeux fixés sur son propre reflet. Je vais t'avouer quelque chose… Cette commande, au départ, c’était juste un prétexte pour t’attirer ici, pour te forcer à revenir parmi nous. J’ai déjà d’acheté une autre robe. Mais là…
Elle s'interrompt, les mots bloqués dans sa gorge. Ses yeux se remplissent de larmes qui menacent de faire couler son maquillage.
— Cette robe est juste… magnifique. C’est au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer. C’est toi qui as fait tout ça… toute seule ?
Je réponds par un simple hochement de tête, incapable de prononcer la moindre parole tant l'émotion me submerge à mon tour. Les larmes me montent aux yeux, balayant d'un coup toutes mes nuits blanches, mes doutes d'artiste et mes angoisses de ne pas être à la hauteur. Sans se soucier de froisser le tulle, Rytha se retourne et me prend chaleureusement dans ses bras, m'écrasant contre son cœur.
— Aka ! Depuis là vous ne sortez pas ! Qu'est-ce que vous fabriquez ? lance la voix impatiente de Dimeima depuis le couloir.
On se détache en riant nerveusement, essuyant rapidement le coin de nos yeux pour ne rien gâcher.
— Waouh… souffle Dim en ouvrant la porte. Viens, viens vite au salon !
Sans attendre, elle attrape délicatement la main de Rytha pour la guider vers la pièce principale, agissant comme une demoiselle d'honneur en mission.
Quand nous débouchons dans le salon, l'effet est immédiat. C'est un choc visuel. Je vois instantanément les yeux de sa mère et de sa sœur s’illuminer d'une lueur d'admiration pure. Maman Isabelle porte brusquement une main à sa bouche, ses yeux rivés sur le décolleté illusion subtil et sur les milliers de micro-perles de nacre que j'ai cousues une à une, et qui scintillent doucement sous la lumière chaude des suspensions du salon.
— Oh, mon bébé… soupire maman Isabelle, sa voix se brisant instantanément.
Des larmes de fierté perlent aussitôt sur les joues de la matriarche, effaçant toutes ses moqueries de tout à l'heure. Elle s’approche à pas feutrés, comme si elle avait peur de rompre le charme, et contemple sa fille aînée avec une émotion indicible. Une larme solitaire glisse le long de son visage métissé, rapidement imitée par Rytha elle-même qui craque face au regard de sa mère.
— Tu es tout simplement magnifique, Rytha, murmure Luce.
Sa propre honte semble s'être évaporée par magie. Son regard est désormais plein d’une tendresse fraternelle absolue, dénué de toute trace de sa mauvaise humeur.
— On dirait une apparition. Tu es une reine.
— Nour, tu es une magicienne, une vraie, ajoute Dimeima, sincèrement bluffée en tournant autour de la robe pour en admirer les moindres détails. C’est un chef-d’œuvre absolu. Si le marié ne pleure pas toutes les larmes de son corps en te voyant remonter l'allée, c’est qu’il est définitivement aveugle.
Maman Isabelle, fidèle à elle-même, ne peut s'empêcher de briser la solennité du moment par une de ses remarques légendaires :
— Avec le cul qu’elle a dans cette coupe, ton frère va même ba**er direct, oui !
L'ambiance bascule à nouveau. On éclate toutes de rire à l'unisson, tout en essuyant les larmes qui coulent sur nos joues. La mère s’approche enfin pour toucher délicatement le tissu, inspectant la régularité des points de couture et l'alignement des motifs avec un œil d'experte.
— C’est digne des plus grandes maisons de haute couture parisiennes, déclare-t-elle avec un respect profond. La finition est d'une perfection rare, les matériaux sont nobles. Ce n'est plus seulement de la couture, ma fille, c’est de l’art.
À ces mots, mon cœur manque un battement de pure fierté. Une chaleur diffuse se répand dans mes veines. Tout ce stress dévorant, cette peur panique de l'échec… tout cela en valait la peine. À cet instant, je me sens à ma place.
— On a la meilleure agence événemenrielle du pays et, désormais, la meilleure designer avec nous, s'enthousiasme Dimeima en me faisant un clin d'œil.
— On vous a dit qu’elle comptait rester ici avec nous ? Demande Luce.
A suivré...
23/06/2026
Chapitre 21: Team paterneur vs Team géniteur.
** LUCE PERNET MEBALE **
Je suis assise sur le tabouret haut, observant ma mère qui s'affaire dans la cuisine. Elle vérifie la cuisson du plat au four.
Maman a décidé d'apporter à manger chez Nour. C’est là-bas que nous devons toutes nous retrouver pour les essayages de Rytha. Je ne sais même pas si ma sœur va porter, cette robe... Toute cette histoire de commande n'était qu'un prétexte pour faire venir Nour ici. Bref, j'ai mes propres problèmes à gérer. Je regarde maman border le plat de papier aluminium, le cœur au bord des lèvres.
— Maman, on ne peut pas faire venir les parents de Kylian. Ce n'est pas lui le père de mon enfant.
— Je sais... dit-elle posément, sans même se retourner.
Le choc de sa réponse me fige.
— C'est Rytha qui en a parlé ? m'emportai-je instantanément. Elle ne peut pas s'occuper de sa vie si "parfaite" ?
Maman éteint le minuteur, pose délicatement sa spatule sur le plan de travail et se tourne enfin vers moi. Son regard est d'une infinie douceur. Elle vient s'asseoir sur le tabouret voisin.
— Ta sœur n'a pas une vie parfaite, Luce. Personne ne peut le prétendre. Dans la vie, on fait des choix et on les assume. Comme quitter l'Isère pour suivre l'amour jusqu'à Kango (ville du pays), sourit-elle.
Je bois une gorgée de ma tisane sans rien ajouter, le regard bas.
— Et ta sœur devait bien me parler de Kylian, poursuit-elle. Tu es partie trois mois avec lui à Londres. Il fallait bien que je trouve quelque chose à répondre à ton père quand il posait des questions.
— Donc tu comprends bien pourquoi cette rencontre ne peut pas avoir lieu.
Maman croise les mains, redevenant sérieuse.
— Kylian n'est pas le père de l'enfant, d'accord, mais tu couches avec lui jusque dans ta chambre ? Et le père de l'enfant est où ? Il n'est pas ici à Libreville ?
— Il est là. On a des problèmes en ce moment.
Le mot « problèmes » sonne si dérisoire, si vide pour décrire le gouffre qui s’est creusé entre nous.
— Mais vos problèmes ne lui interdisent pas d'assumer son enfant, réplique maman d'un ton ferme. Il peut venir nous voir. Qu’il vienne parler à ton père.
— Ce n'est pas possible pour le moment.
— Pourquoi ?
Je prends une grande inspiration et lui raconte, la voix blanche, ce qui s'est passé à l'agence plus tôt dans la journée, en prenant bien soin d'éluder la réaction violente de Cédric.
— Je ne sais pas comment je vais me tirer de ce guêpier, dis-je en me tenant le visage entre les mains.
Les larmes chaudes, amères inondent mes paumes. C’est la honte, la confusion, la peur du jugement, et cette certitude d’avoir gâché ma vie alors qu'elle commence à peine à fleurir. Maman m'écoute sans m'interrompre, puis elle lâche, pensive :
— Il t'a vue avec un autre homme... Est-ce que ça retire sa paternité ? Pourquoi il ne pourrait pas venir voir ton père ? Sauf s'il n'a pas divorcé de sa femme...
Je laisse tomber mes mains, agacée.
— Je vois que ta fille fait bien ses rapports.
— J'ai le droit de savoir dans quoi ma fille s'embarque ! se défend maman en haussant légèrement le ton. Après toutes ces années ici, j'ai vu et entendu beaucoup de choses, Luce. Je ne veux pas que tu tombes sur un arnaqueur du cœur. Beaucoup d'hommes ici prennent les métisses pour des proies faciles. Ils s'imaginent que vous avez une éducation de "whites", que vous êtes plus naïves.
Je me masse le front, de plus en plus irritée par la tournure de la conversation.
— C'est ça le problème dans cette maison. Vous me prenez toujours pour une gamine irresponsable.
— Le seul problème que tu as, Luce, c'est que tu n'as pas le courage de regarder tes problèmes en face. Tu leur tournes le dos. Tu accuses la terre entière, et notamment ta sœur. Tu veux qu'elle fasse quoi ? Qu'elle te regarde te détruire sans bouger ? Tu lui en voudrais encore plus sous prétexte que sa vie est "parfaite". Comme dit souvent maman Clémence au village : "Moi, je n'ai pas accouché de vipères." Ta sœur fait exactement ce que chaque sœur aimante ferait : elle essaie de te tirer vers le haut.
Je recommence à pleurer, secouée de sanglots qui me déchirent la poitrine. Les larmes ne sont plus seulement de la tristesse, c’est l’aveu de ma propre défaillance.
— Je sais que je vous déçois, dis-je, la voix hachée, presque inaudible.
— Viens là, ma puce, murmure-t-elle en me tirant doucement contre elle. Tu ne nous déçois pas. Écoute-moi bien : papa, Rytha et moi t'aimons de tout notre cœur. Tu es notre princesse. On veut juste que tu sois heureuse.
— Je ne sais pas quoi faire maman... Tout s'embrouille dans ma tête et dans mon corps. Je ne supporte plus le père de mon enfant. C’est physique, c’est viscéral. Tout chez lui m'écoeure. J'ai envie de vomir quand il est à côté de moi, son odeur, sa voix, tout me rebute... D'un autre côté, mon corps réclame Kylian tout le temps. C’est plus fort que moi, ça me dépasse. On dirait même qu'il m'a fétichée, je ne sais pas, on dirait un sortilège... C'est normal d'aimer le sexe à ce point en étant enceinte ? Au point de perdre toute pudeur dans la maison de mes propres parents… Et voilà même que papa nous a surpris…
Maman me redresse doucement par les épaules et me regarde en souriant, un éclat d'amusement et de tendresse dans les yeux.
— Au stade de la grossesse où tu es, c'est tout à fait normal d'avoir une libido débordante , ma chérie. Les hormones jouent des tours incroyables. Et tout ça participe au bon déroulement de la grossesse, tu sais ?
Elle lève ses mains pour essuyer mes larmes, m'enveloppant de cette odeur rassurante de parfum ambré et de linge propre qui m'apaise depuis mon enfance.
— Arrête de pleurer maintenant. Tu vas stresser mon copain ou ma copine là-dedans.
— Maman, s'il te plaît, fais annuler cette rencontre avec les parents de Kylian, je t'en supplie.
Elle pousse un long soupir, caresse mes cheveux emmêlés.
— Ma puce, je sais faire beaucoup de choses. Je sais fléchir ton père sur bien des sujets. Mais cette fois, il m'a expressément demandé de ne pas interférer. Il est vraiment remonté. Il dit que c'est mon laxisme d'Européenne qui t'encourage dans tes légèretés. À la limite, si le vrai père vient, je saurai comment lui parler, comment temporiser la situation. Mais présentement, ton père va camper sur sa position. Je crois d'ailleurs qu'il n'a pas crié uniquement à cause de ton état, parce qu'il sait que tu es enceinte.
— Et je vais passer pour quoi aux yeux de papa ? Une frivole, dis-je, les larmes redoublant de ferveur. Une fille sans éducation. Je ne peux plus le regarder en face, maman. Je vais voyager. Je vais prendre un billet et aller chez mamie en France, loin de tout ça, le temps que ça se tasse.
— Mamie sera ravie de vous recevoir, dit-elle avec cette douceur singulière qui la caractérise. Mais ton entreprise, Luce ? Tous ces marchés dont tu m'as parlé ces dernières semaines ? Tu ne peux pas juste fuir, fermer boutique et laisser les gens en plan. Ces employés, ces clients, ils comptent sur toi. On ne bâtit pas sa vie en s'échappant au premier coup de vent.
— Tu parles comme Kylian, boudai-je à moitié, déstabilisée par la justesse de ses mots.
— Il est bien sage, ce jeune homme, note-t-elle avec un hochement de tête approbateur. Je l'aime bien.
Je lève les yeux au ciel, feignant l'exaspération pour masquer le trouble que son prénom grave instantanément dans ma poitrine. Je fixe ma tasse de tisane. Maman glisse ses doigts sous mon menton et me force délicatement à croiser son regard.
— Je l'aime bien parce que, depuis qu'il est dans ta vie, tu ne traînes plus cette tête de chien battu. Regarde-toi. Tu as vu comment tu as créé le bonheur pour ce couple en si peu de temps ? Cette personne t'a ouvert une porte professionnelle immense. J'ai vu tes yeux briller comme des étoiles quand tu es revenue de Port-Gentil. Je me suis même amusée à aller regarder ta page professionnelle sur les réseaux. C'est juste beau, ma fille. Ce que tu fais est magnifique.
Je sens une nouvelle vague d'émotion m'envahir, mais celle-ci est différente. Elle est faite de fierté mêlée de vertige.
— Tu crées de belles choses. Tu es une belle dame, pleine de vie et de lumière. Tu t'appelles Luce poursuit maman, sa voix devenant plus vibrante. Ne va pas t'enfermer dans des schémas qui tuent ton élan, dans des relations qui éteignent ton sourire. C'est toi seule ta propre limite, Luce. Pas les conventions, pas la peur du qu'en-dira-t-on.
— Je ne vais tout de même pas attribuer l'enfant d'un autre à Kylian, maman…
Maman caresse ma joue d'un geste d'une infinie délicatesse, essuyant la dernière larme qui s'y attarde.
— Quand un homme te porte comme ce jeune homme le fait… Je ne pense pas qu'il verra ta situation comme un fardeau infranchissable. Si comme m'a raconté Rose, il est capable de te regarder avec des étoiles dans les yeux alors que tu es enceinte d'un autre. C'est qu'il est épris de toi. C'est un gentleman, un vrai. Et il en a indéniablement l'allure.
— Rose aussi fait mon congossa dans cette maison hein? Elle sera virée.
— Pardon laisse ma femme de ménage tranquille. C'est aussi elle qui vous a dit de ne pas fermer la porte dans vos choses du sans caleçon? S'esclaffe-t-elle soudain, brisant la gravité du moment avec son humour habituel.
— Mamannn ! m'indignai-je, le visage instantanément cramoisi, bien que le poids sur mes épaules se soit considérablement allégé.
Elle se met à rire franchement, d'un rire communicatif qui redonne instantanément de la vie à la cuisine.
— Plus sérieusement, ma chérie. Aligne tout ton être. Sois honnête avec toi-même, avec Kylian, et avec le père de cet enfant. Fais les choses dans l'ordre, avec dignité, et tu verras que les pièces du puzzle se mettront en place d'elles-mêmes. En attendant, la vie continue et on va être cruellement en re**rd pour l'essayage de la robe de mariage de Rytha, dit-elle en jetant un coup d'œil rapide à sa montre.
— Je crois que je vais rester ici et dormir… Je n'ai pas la force d'affronter le monde extérieur.
— Ah non, pas question, madame la femme aux deux prétendants ! On y va. Allez, on va se changer. On part dans quinze minutes.
Je pousse un long soupir.
** NOUR KONATE**
Il est 19h30 pile quand le signal strident de la sonnette retentit, fendant le bourdonnement d'impatience qui flottait déjà dans mon salon. À cet instant précis, mon cœur rate un battement avant de se mettre à cogner contre mes côtes à un rythme effréné. J’ai les paumes instantanément moites. Une boule d'angoisse familière vient se loger au creux de mon estomac, me coupant presque le souffle. C’est le moment.
Luce et sa maman sont les dernières arrivées. En ouvrant la porte, je suis immédiatement submergée par une vague de parfums mêlés, de rires étouffés et d’une chaleur humaine qui tranche radicalement avec ma solitude habituelle.
On se fait la bise, un peu formellement de mon côté, mais la maman de Luce brise immédiatement la glace. En la détaillant discrètement, une pensée absurde me traverse l’esprit, : je ne sais pas pourquoi, mais dans mes représentations mentales, je m’étais persuadée que c’était leur père qui était blanc. En réalité, Maman Isabelle est une femme blanche. Pourtant, à la voir évoluer, cette distinction s'efface instantanément. Elle est d’une exubérance et d’une chaleur enveloppante, le visage fardé d’un sourire immense qui plisse le coin de ses yeux brillants.
Sans même prendre le temps de franchir complètement le seuil, elle me tend un immense sac en toile de jute colorée d'où s'échappent des effluves épicées.
— Je pose ça où, ma fille ? lance-t-elle de sa voix de stentor, chaleureuse et sans fioritures. Ça ne blague pas ici hein diit-en en jetant un coup d'oeil circulaire. C'est joli.
— Merci dis-je.
Je retiens un sourire. Je vois qu’elle s’est déjà totalement « tropicalisée », adoptant les codes, le ton et les manières locales avec une aisance déconcertante, comme si elle avait passé toute sa vie sous ces latitudes.
— Donne, maman. Je vais aller déposer ça à la cuisine, intervient Fatoumata en surgissant du couloir.
Avec sa douceur habituelle, Fatoumata récupère le sac des mains de la matriarche avant de disparaître dans l'arrière-cuisine, me laissant le champ libre pour guider nos nouvelles invitées. Je les escorte vers le grand salon, transformé pour l'occasion en un gynécée improvisé où l'excitation est palpable.
Le décor est planté. Dimeima est déjà confortablement installée, assise en tailleur sur mon grand canapé en velours côtelé vert émeraude, un verre à la main. À ses côtés, Rytha, la future mariée, affiche ce sourire radieux et presque surnaturel qui ne semble jamais quitter ses lèvres. Pourtant, en y regardant de plus près, ses yeux trahissent une impatience fébrile, un fourmillement intérieur que seul l'enjeu de cette soirée peut expliquer.
Luce, en revanche, détonne dans ce paysage de joie. Elle reste un peu en retrait, traînant les pieds, avant de se laisser choir — presque de s'effondrer — dans un fauteuil avec une lourdeur et une lassitude tout à fait inhabituelles pour elle.
Elle croise les bras, fuyant les regards.
Le stress continue de me nouer l’estomac. Pour éviter de me liquéfier littéralement sur place en attendant le moment fatidique où Rytha se décidera enfin à essayer la tenue — ma création, mon œuvre, celle pour laquelle j’ai sacrifié mes nuits —, je décide de faire diversion. Je me tourne vers la silhouette la plus sombre et la plus silencieuse de notre petite bande.
— Luce, ma chérie, ça va ? Tu as l’air fatiguée, dis-je en m'approchant d'elle. Tu veuw boire quelque chose?
Dimeima, toujours attentive aux autres malgré son air détaché, pose son verre sur la table basse et renchérit gentiment :
— C’est vrai, tu as une petite mine ce soir. Tu as un souci, ma belle ?
Luce ouvre la bouche pour répondre, sans doute pour inventer une excuse banale sur la fatigue du travail ou les embouteillages de Libreville, mais elle est immédiatement coupée dans son élan par une voix qui n'admet aucune réplique.
— Oui, elle a un problème, tranche maman Isabelle en s'asseyant royalement sur une chaise haute, un sourire en coin qui annonce la couleur.
Elle accepte le verre de jus de tamarin que je lui propose.
— Maman, s’il te plaît… souffle Luce, le visage changeant instantanément de couleur pour virer au cramoisi.
— Quoi « maman » ? On est là pour s'amuser, pour fêter un mariage, et toi tu viens nous faire ta mine de merlan frit au milieu des gens ! Si tu voulais garder tes secrets, il fallait fermer la porte de ta chambre à double tour !
L’assemblée se redresse, soudainement piquée par la curiosité. L'instinct de commérage bienveillant se réveille. Rytha se penche en avant, abandonnant un instant sa posture de reine de la soirée.
— C’est quoi le souci ? s’inquiète la future mariée.
Maman Isabelle boit son verre avant de lâcher une brique dans la mare, avec le détachement total.
— Son père l'a prise en flagrant délit avec Kylian dans sa chambre cet après-midi.
Le silence qui suit cette révélation est d’une pureté cristalline. Un silence de cathédrale qui dure pendant exactement deux secondes, le temps que l’information monte au cerveau de chacune. Les yeux s’écarquillent, les bouches s’ouvrent en grand.
— Nooon ?! s’exclame Dimeima, sursautant tellement qu’elle manque de renverser son verre de jus de gingembre frais sur mon tapis clair.
Rytha, quant à elle, reste pétrifiée, la main plaquée devant la bouche, les yeux ronds comme des soucoupes. Luce cache son visage dans ses mains, terrassée par la honte.
— Maman… est-ce que tu étais vraiment obligée d’en parler devant tout le monde ? Purée… gémit-elle à travers ses doigts.
— Purée d’ignames, oui ! rit la mère de bon cœur, nullement déstabilisée par la détresse de sa progéniture. Ils étaient net à la porte, je vous dis. Quand mon mari a poussé le battant, le père qui n’est pas le père était en train de "paterner" maman et le bébé !
L'image est trop forte. La formule est trop imagée. Rytha et Dimeima éclatent d’un rire instantané, viscéral et totalement incontrôlable. Leurs éclats de voix résonnent contre les murs du salon. Contaminée par cette vague d'hilarité collective, je sens la tension quitter mes épaules et je me surprends à rire moi aussi, oubliant un instant mes propres réserves.
— Les frères Kwayi sont complètement fous, c'est pas possible ! parvient à articuler Dimeima à bout de souffle, tout en agitant ses mains devant son visage pour se faire du vent.
Elle s'essuie une larme de rire au coin de l'œil, puis se tourne vers maman Isabelle avec une complicité gourmande.
— Ah, maman Isabelle, vous me rappelez des souvenirs… Moi, c’est ma propre mère qui nous avait « kangué » (surpris). Kawem était à la cave. Si vous voyez ce que je veux dire… Excuse-moi maman Isabelle ! rit Dim.
Maman Isabelle agite une main dédaigneuse en éclatant de rire, visiblement ravie de la tournure de la conversation.
— Oufff ! Tu peux le dire ouvertement ma fille, qu’il te bouffait la ch**te ! De toute façon, Léon ne s’en serait jamais remis s’il avait vu ça de ses propres yeux, rit la matriarche sans aucun filtre.
Cette fois, c'est l'apothéose. Luce ne sait plus où se mettre, cherchant désespérément un trou de souris pour s'y cacher. Elle est rouge de la racine des cheveux jusqu'au décolleté. Rytha, essayant de ramener un peu de sérieux pour sauver sa sœur du naufrage, pose la question cruciale :
— Mais du coup… Papa a dit quoi ? Il a réagi comment ?
— C’est là où l’histoire se gâte, répond maman Isabelle, son ton se teintant d'une ironie dramatique. On a eu de la chance, le volcan n'a pas explosé : la grossesse a sauvé votre sœur d'un aller simple pour le cimetière. Mais votre père a immédiatement exigé une rencontre officielle avec la famille de Kylian. Alors là, c’est le grand écart ! Votre sœur se retrouve coincée entre le père qui « paterne » le ventre au quotidien et le père géniteur avec qui elle est fâchée à mort, qu’elle ne peut pas sentir en peinture... et surtout, ajoute maman Isabelle en levant un doigt théâtral, le géniteur a lui-même vu le paterneur en train de paterner à Port-Gentil ! Non, franchement, on peut écrire une chronique à succès avec ça. Donc, on attend sagement de voir quelle famille viendra négocier la dot à la maison, conclut-elle en haussant les épaules dans un grand éclat de rire. Team Paterneur contre Team Géniteur, les paris sont ouverts.
En écoutant ce déballage familial haut en couleur, les pièces du puzzle s'assemblent dans ma tête. Kendrick m’avait brièvement expliqué la situation concernant la grossesse de Luce. Il l’avait fait avec beaucoup de tact, justement pour que je ne me sente pas mal à l’aise ou déphasée au milieu d’elles, connaissant ma réserve naturelle et mon éducation plus pudique. Je sais aussi que Kawem était fiancé à la meilleure amie de Dimeima avant que les caprices de l’amour et du destin ne leur jouent des tours.
— Oh il était au mariage? Demande Rytha.
— Sa propre cousine comme on dit ici.
— Je n'aurais jamais dû te raconter ça. Je jure.
— Hannnn… fait Dim en se cachant les yeux, l'air soudainement éclairé par une vérité. Je comprends enfin tout ce manque d’humilité ! Vous ne vous souvenez pas de la frime ce jour-là ? Les Kwayi ne sont pas du genre voyants à la base… sauf si on les provoque. Tout s'explique !
À ces mots, la colère de Luce bascule. Ce n'est plus de la gêne, c'est de la fureur pure. On sent qu'elle vient de relier les points et que la pilule ne passe pas du tout. Elle se lève brusquement du fauteuil, les poings serrés, le souffle court.
— Donc Kylian savait… Il savait pertinemment que Cédric allait être là, articule-t-elle, chaque mot lourd de menace, les dents serrées. Il voulait me piéger. Il a fait exprès de m'embrasser et tout ça devant tout le monde.
— Te piéger ? Toi-même tu n'étais pas à ce mariage ? On t'a fermé les yeux ? se détend maman Isabelle, l’œil soudainement acéré, terrassant la fureur de sa fille d'un seul scud.
Luce se fige net au milieu du salon, la bouche ouverte, coupée en plein élan.
— Pourquoi tu n'as pas vu le géniteur dans la salle ? poursuit la matriarche avec un calme d'autant plus cruel qu'il est profondément pragmatique. Ou alors… tu voulais tellement que le paterneur s'occupe de toi que tes yeux étaient uniquement rivés sur son engin ?
Le coup de grâce est lâché, d'une vulgarité si maternelle, si crue et si magistralement placée que l'effet de souffle est immédiat.
Dimeima, qui venait tout juste de reprendre ses esprits, plonge la tête la première dans son coussin en velours, secouée de spasmes de rire silencieux, tandis que Rytha lâche un cri étouffé, à moitié choquée, à moitié hilare. Je me tiens la bouche pour masquer son fou rire.
— Maman ! C'est bon, j'arrête ! Dit Luce, passant de la rage noire à l'humiliation la plus totale en une fraction de seconde.
Maman Isabelle, définitivement d’humeur taquine et insatiable, tourne vers sa soudain son regard perçant vers moi. Ses yeux pétillent d'une malice presque prédatrice.
— Ma fille, commence-t-elle en me pointant du doigt, et ton Kwayi à toi, il a fait quelle folie ? Apparemment, tous les hommes de cette famille ont un grain, c'est génétique. Et puis, puisque vous êtes si jeunes et que vous ne savez visiblement pas comment organiser un véritable enterrement de vie de jeune fille digne de ce nom, on va improviser ça ici, tout de suite.
À ces mots, je me braque instantanément sur place. Mon dos se raidit contre le dossier de ma chaise, mes réflexes de défense s'activent. Parler de ma relation avec Kendrick, évoquer nos intimités ou nos folies devant une assemblée si démonstrative me paraît au-dessus de mes forces.
— Regardez-moi celle-là ! s'esclaffe maman Isabelle en pointant ma raideur du doigt. Tu es en couple avec un fou du kiki et tu joues encore les prudes ? Allez, détends-toi !
— Oui, Nour, parle ! C’est quoi le gros délire que Kendrick t’a fait faire ? Renchérit Dimeima, les yeux gourmands de détails croustillants.
— C’est quoi ce confessionnal improvisé ? rit Rytha, ravie de voir l'attention se déplacer sur quelqu'un d'autre que sa sœur.
Maman Isabelle tape des mains, réclamant l'ambiance des grands jours :
— Qui dit enterrement de vie de jeune fille dit alcool ! Il n’y a pas un bon pinard ici pour arroser tout ça et nous délier la langue ?
— Maman… gronde doucement Luce, levant les yeux au ciel. Nour est musulmane.
L'argument semble glisser sur la matriarche comme l'eau sur les plumes d'un canard.
— Avec un mari mécréant comme le sien ? rit maman Isabelle de plus belle. Impossible ! Les filles, trouvez-lui un nom chrétien sur-le-champ, on va la baptiser ce soir !
Un silence un peu plus lourd s'installe lorsque Rytha prend la parole pour corriger l'erreur, le ton un peu plus bas :
— Maman… Nour est mariée à un imam.
Maman Isabelle s’arrête net. Son rire se fige, ses bras restent en suspens. Elle me regarde avec de grands yeux ronds, assimilant l'information qui vient de bousculer toutes ses certitudes. Puis, après un temps de latence qui semble durer une éternité, elle éclate d’un rire encore plus sonore, secouant la tête de gauche à droite.
— Dieu du ciel ! Ces gosses peuvent déclencher une guerre mondiale à eux seuls !
Elle se radoucit, croisant mon regard avec une sincérité soudaine et désarmante. Elle pose une main chaleureuse sur mon avant-bras.
— Écoute-moi bien, ma fille. Je ne sais pas ce que tu comptes faire de ta vie, ni comment tu gères tout ça, mais si je peux me permettre de te donner un conseil de vieille femme : au-delà des conventions, des religions et du qu'en-dira-t-on, l’amour est toujours le meilleur choix. Toujours. Bon ! Puisqu'il n’y a pas de pinard dans cette maison de saints, essayons plutôt cette fameuse robe. Mademoiselle Pernet Mebale, on veut voir le chef-d’œuvre sur toi.
Dimeima tape des mains, excitée comme une puce à l'idée du défilé. Rytha prend une grande inspiration. Son rire s’atténue instantanément pour laisser place à une solennité touchante, presque sacrée. Le moment de vérité est arrivé. Elle se lève doucement, lissant les plis de sa jupe, et me suit dans la pièce d'à côté, la chambre d'ami que j'ai temporairement aménagée en atelier de couture.
Au centre de la pièce, suspendue à une tringle en hauteur, la housse de protection dissimule encore le secret de plusieurs semaines de labeur. Je m'approche, le cœur battant à tout rompre, et je dézippe doucement la fermeture éclair. Un froissement de tissu noble emplit l'espace.
Avec des gestes lents, presque rituels, j’aide Rytha à se glisser à l’intérieur de la création. Mes doigts s’activent pour ajuster la structure baleinée en satin duchesse d’une blancheur ivoire immaculée. C'est une matière lourde, royale, qui galbe parfaitement sa silhouette. Je commence ensuite à boutonner une à une les manches en tulle brodé, remontant le long de ses bras avec une précision quasi religieuse, alignant les minuscules boutons recouverts de soie.
Lorsqu’elle est enfin prête, je recule d’un pas pour la laisser s’admirer. Rytha se tourne face au grand miroir en pied qui trône dans le coin de la pièce. Elle ne dit pas un mot. Le silence dans l'atelier est total, rompu seulement par le bruit de nos respirations. Le contraste est saisissant avec le tumulte du salon.
Ses mains, légèrement tremblantes, se posent sur ses hanches, épousant la délicatesse de la dentelle de Calais-Caudry que j’ai détourée à la main, motif par motif, pour la faire descendre en cascade sur les volants vaporeux de tulle de soie. Rytha prend une profonde inspiration. Dans le reflet du miroir, je vois ses yeux s'enflammer d'une brillance soudaine.
— Nour… murmure-t-elle, la voix brisée par l’émotion, les yeux fixés sur son propre reflet. Je vais t'avouer quelque chose… Cette commande, au départ, c’était juste un prétexte pour t’attirer ici, pour te forcer à revenir parmi nous. J’ai déjà d’acheté une autre robe. Mais là…
Elle s'interrompt, les mots bloqués dans sa gorge. Ses yeux se remplissent de larmes qui menacent de faire couler son maquillage.
— Cette robe est juste… magnifique. C’est au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer. C’est toi qui as fait tout ça… toute seule ?
Je réponds par un simple hochement de tête, incapable de prononcer la moindre parole tant l'émotion me submerge à mon tour. Les larmes me montent aux yeux, balayant d'un coup toutes mes nuits blanches, mes doutes d'artiste et mes angoisses de ne pas être à la hauteur. Sans se soucier de froisser le tulle, Rytha se retourne et me prend chaleureusement dans ses bras, m'écrasant contre son cœur.
— Aka ! Depuis là vous ne sortez pas ! Qu'est-ce que vous fabriquez ? lance la voix impatiente de Dimeima depuis le couloir.
On se détache en riant nerveusement, essuyant rapidement le coin de nos yeux pour ne rien gâcher.
— Waouh… souffle Dim en ouvrant la porte. Viens, viens vite au salon !
Sans attendre, elle attrape délicatement la main de Rytha pour la guider vers la pièce principale, agissant comme une demoiselle d'honneur en mission.
Quand nous débouchons dans le salon, l'effet est immédiat. C'est un choc visuel. Je vois instantanément les yeux de sa mère et de sa sœur s’illuminer d'une lueur d'admiration pure. Maman Isabelle porte brusquement une main à sa bouche, ses yeux rivés sur le décolleté illusion subtil et sur les milliers de micro-perles de nacre que j'ai cousues une à une, et qui scintillent doucement sous la lumière chaude des suspensions du salon.
— Oh, mon bébé… soupire maman Isabelle, sa voix se brisant instantanément.
Des larmes de fierté perlent aussitôt sur les joues de la matriarche, effaçant toutes ses moqueries de tout à l'heure. Elle s’approche à pas feutrés, comme si elle avait peur de rompre le charme, et contemple sa fille aînée avec une émotion indicible. Une larme solitaire glisse le long de son visage métissé, rapidement imitée par Rytha elle-même qui craque face au regard de sa mère.
— Tu es tout simplement magnifique, Rytha, murmure Luce.
Sa propre honte semble s'être évaporée par magie. Son regard est désormais plein d’une tendresse fraternelle absolue, dénué de toute trace de sa mauvaise humeur.
— On dirait une apparition. Tu es une reine.
— Nour, tu es une magicienne, une vraie, ajoute Dimeima, sincèrement bluffée en tournant autour de la robe pour en admirer les moindres détails. C’est un chef-d’œuvre absolu. Si le marié ne pleure pas toutes les larmes de son corps en te voyant remonter l'allée, c’est qu’il est définitivement aveugle.
Maman Isabelle, fidèle à elle-même, ne peut s'empêcher de briser la solennité du moment par une de ses remarques légendaires :
— Avec le cul qu’elle a dans cette coupe, ton frère va même ba**er direct, oui !
L'ambiance bascule à nouveau. On éclate toutes de rire à l'unisson, tout en essuyant les larmes qui coulent sur nos joues. La mère s’approche enfin pour toucher délicatement le tissu, inspectant la régularité des points de couture et l'alignement des motifs avec un œil d'experte.
— C’est digne des plus grandes maisons de haute couture parisiennes, déclare-t-elle avec un respect profond. La finition est d'une perfection rare, les matériaux sont nobles. Ce n'est plus seulement de la couture, ma fille, c’est de l’art.
À ces mots, mon cœur manque un battement de pure fierté. Une chaleur diffuse se répand dans mes veines. Tout ce stress dévorant, cette peur panique de l'échec… tout cela en valait la peine. À cet instant, je me sens à ma place.
— On a la meilleure agence événemenrielle du pays et, désormais, la meilleure designer avec nous, s'enthousiasme Dimeima en me faisant un clin d'œil.
— On vous a dit qu’elle comptait rester ici avec nous ? Demande Luce.
A suivre..
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